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À la recherche des mots perdus (partie 1)


Frida Kahlo, Mes grands-parents, mes parents et moi, Arbre généalogique Source : fayardhistoiredesarts.wordpress.com

Frida Kahlo, Mes grands-parents, mes parents et moi, Arbre généalogique
Source : fayardhistoiredesarts.wordpress.com

La langue de mes parents, je ne sais plus comment la parler. L’ai-je déjà su? Pour me déculpabiliser, j’affirme aux autres qu’au moins je la comprends assez bien, que je n’ai pas tout perdu. Mais, avec le temps, je sens que cette langue m’échappe de plus en plus, qu’elle se détache de moi, emportant avec elle tout un pan d’histoire, dans laquelle je n’ai pas su inscrire ma parole. Cette histoire s’efface. Des tableaux familiaux qui remontent à plusieurs siècles, jusqu’en Chine, s’éloignent de moi, parce que j’ai oublié ma langue maternelle, comme on oublie un livre qu’on ajoute à sa bibliothèque en se promettant de le lire un jour, sans jamais le faire.

Entre mes parents et moi, un espace de plus en plus silencieux. Entre le Québec et le Laos, un héritage qui a sombré quelque part dans l’océan. Impossible de le repêcher. Ce dernier mot m’irrite. Je me mens. Oui, je peux re-pécher. Je glisse vers une confusion phonétique qui me communique sa part de vérité. Il y a une faute répétée, je le sens. Oui, dans les phrases qui me lient à mes ascendants, il manque toujours un verbe : transmettre, dont je ne connais même pas la traduction en laotien, encore moins en chinois. J’appartiens ainsi à un arbre généalogique presque vide, plus dénué de branches et de racines que les autres. Un arbre sans fruits.

À mon histoire, il manque l’incipit. Mes premiers mots font défaut. Ceux qui plus tard, vers l’âge de cinq ans, ont fait obstacle à mon apprentissage du français, mais pas longtemps. Où sont ces mots? Pourquoi les avoir laissés disparaître de ma mémoire? Pour des raisons que j’ignore, mes parents, atteints d’une langueur inexpliquée, ont renoncé à me parler d’eux. Juste quelques allusions à propos d’un passé difficile qu’il ne semblait pas nécessaire de déterrer. Que des allusions pour me faire réaliser ma chance de grandir dans un pays libre et riche, une chance qu’ils n’ont pas eue. Bref, un incontournable de la rhétorique migrante. Ça et des histoires de fantôme qui accompagnent leurs tentatives d’enseignement du bouddhisme. Des leçons de morale plus que des souvenirs. Résultat : je savais ce que je devais faire : faire mieux qu’eux. Mais mieux que quoi? J’ai fait mieux. Je pense. J’ai écouté mes parents. J’ai appris le français avec ardeur. J’ai travaillé fort à l’école. J’ai essayé de me construire un avenir meilleur, un avenir qui se voulait meilleur que leur passé. Ce fameux passé…, soleil aveuglant, qu’ils ne m’ont jamais permis de regarder directement.

Frida Kahlo, Moïse ou Le nucléus Source : monsiteorangefrmansouvide.blogspot.ca

Frida Kahlo, Moïse ou Le nucléus
Source : monsiteorangefrmansouvide.blogspot.ca

Sky’s the limit, me disait souvent mon père, inspiré par le rêve américain. Mais, je voulais aller plus haut et remonter plus loin dans le temps. Rejoindre le soleil, l’origine. Je ne pouvais avancer continuellement sans me soucier de retrouver le point de défaillance dans mon histoire, là où la chaîne s’est rompue. J’espérais retracer ce moment de rupture et, au moins, parvenir à mesurer l’étendue de ma perte, mais en vain. Je me suis donc toujours sentie inadéquate, écrasée par le syndrome de l’imposteur, dont je souffre encore. D’un côté, je prétends avec angoisse que le français est en accord parfait avec mes pensées et ma propre vérité. De l’autre, je remarque avec un aussi grand malaise que, malgré ma capacité à comprendre le laotien parlé, je ne suis plus capable de répondre adéquatement aux questions qu’on m’adresse. J’en bégaie presque. Voilà où j’en suis aujourd’hui. Aux prises avec un retard de langage et une peur des esprits. Je ne sais plus comment parler. À mes parents surtout. Comment leur traduire mes pensées? Il y a tant de choses que je voudrais leur dire… D’abord, à ma mère.

auteur | author :: isabelle

Isabelle Detoudom, d’origine laotienne et chinoise, s’intéresse aux traces de souvenirs imprégnés dans des paysages, des saveurs et des odeurs qui, à la manière des « flash-back », font vibrer en elle une nostalgie aux contours imprécis. // Isabelle Detoudom is of both Laotian and Chinese origins. She’s interested in the traces of memory left by landscapes, tastes and odours, which awake in her some vague nostalgia, just as flashbacks do.

  • bleu

    WOW! Très juste, magnifique, j’ai adoré l’image de l’arbre sans fruits.