[ in] VISIBLES     ::   lire entre les visages

 Accueil  Home      Panorama  Art / Culture   Focus  Portraits   Séquences  Chroniques   Angles  Opinions    Contact  |  No[us]  |  Support
        social :  fb |  tw  |  fr 

À la recherche des mots perdus (partie 2)


Frida Kahlo, Sans espoir http://www.parisbouge.com/

Frida Kahlo, Sans espoir
Source: parisbouge.com

La première partie de ce texte est ICI 

Maman, je ne te comprends pas. Tu as souffert. Ça, oui, je l’ai saisi. Tu ne m’as pas donné le choix. Avec les choix que tu as faits… M’avoir exposé ainsi ta douleur au visage… Onde de choc. Je constate les dégâts, l’après destruction, mais il manque la cause. À quoi t’attendais-tu avant de venir ici ? As-tu, ne serait-ce qu’une fois, songé à la parole que tu voulais me transmettre?

Ta langue, avec son histoire, ses paysages et ses climats, je ne la comprends pas bien. Je l’ai imitée. J’ai tenté de l’intégrer. Je l’ai travestie affreusement avec mes accents inexacts. Ayant appris tes notes à l’oreille seulement, je n’ai jamais su parler juste. Déficiente en moi, ta-ma langue résonne (et non raisonne) dans mon corps et dans mon âme comme l’écho des derniers souffles d’un mourant. Maman, ta langue meurt en moi, et je ne suis pas prête à la laisser aller. Que faire de cette langue végétative dont je sens encore les battements, mais qui ne répond plus aux appels?

Pourquoi ne m’as-tu jamais rien raconté sur ton passé? Peut-être aurais-je pu mieux comprendre ton parcours effréné, résoudre ton théorème, t’aider à reconstruire ton casse-tête morcelé. Tu n’as pas eu la vie que tu voulais avoir. À maintes reprises, tu as été déçue. Un jour, tu as commencé à goûter à de nouvelles libertés. Tu as voulu me faire croire que tu avais été hypnotisée par un serpent couleur safran, qui commandait tes actions, mais de ton sommeil artificiel, je sais que c’est toi qui contrôlais tout, plus forte que le serpent. Avant ça, mon enfance. J’y repense. Ça me revient. Menaces, injures, cris et pleurs. Ça commence sourdement et ça monte en crescendo. Portes verrouillées en vitesse pour me protéger de ton couteau de cuisine, le plus gros, que tu brandis, pas tout à fait comme une arme, mais plutôt comme un accessoire de théâtre (je ne faisais pas la différence). De ma chambre, je suis frappée par la violence de vos mots, à toi et papa, j’entends des objets se briser, des bruits de corps écrasés ou secoués trop fort.

D’autres fois, des scènes en voiture. Des insultes à répétition, papa qui n’en peut plus, accélération au volant. Vide explosif dans ma tête, battements dans mes tempes, plus capable de penser, portes verrouillées, mais impossible de me protéger. J’ai peur, mais j’ai confiance (est-ce possible?). Sortie de route et ma tête déviée pour ne plus rien voir, ne plus rien entendre, puis les yeux rouverts, tournés vers ma petite sœur beaucoup trop courageuse pour son âge. Toi, à la fois coupable et victime de toutes ces situations, je t’accuse et te défends. Toujours, je t’accuserai et te défendrai. Le cœur noir de rancune, il me prend souvent l’envie de te tourner le dos une fois pour toutes, de te couper de mon film. Mais je te dois la vie et je n’ai jamais trouvé la force de te rejeter complètement. J’ai encore besoin de parler de toi, de moi. En français, mais c’est mieux que rien.

Frida Kahlo, Ma naissance Source : ecritscrisdotcom.wordpress.com

Frida Kahlo, Ma naissance
Source : ecritscrisdotcom.wordpress.com

Pourquoi suis-je obligée de vivre avec tes cicatrices sans la mémoire de tes accidents? Peux-tu m’apprendre à parler ta langue, celle que l’on ne nous montre pas à l’université? Je veux la formation, la vraie, celle que je n’ai pas pu suivre, étant née dans un pays enneigé, celle qui me permettrait de parler ton langage désenchanté. Ne veux-tu pas que j’écoute le récit de ta vie et que je comprenne tes douleurs dans toutes leurs nuances? Je suis prête à me défaire de mes automatismes, à modifier mon langage et ma façon de penser.

Pour me rapprocher de toi, j’accepte d’échanger ma langue contre la tienne, comme on convertit la monnaie, quitte à être perdante à la fin. N’essaie pas de me tromper, ne me montre rien dans les approximations. Je désire m’approprier les mêmes tons, les mêmes expressions, les mêmes erreurs… Je veux saisir le langage qui a pu te permettre d’élaborer un système de pensées aussi impensable. À mon tour, j’aimerais te faire entendre, non pas qu’un cri de désespoir, mais un discours articulé dans ta logique malade, un discours qui te révélerait enfin qui je suis: ta fille, bientôt mère, qui cherche auprès de toi une parole à transmettre. Mais, j’ai conscience qu’il s’agit là d’un leurre, d’un projet avorté, sans espoir, car je ne peux formuler ma demande qu’avec des mots qui, depuis longtemps, n’ont pas les mêmes signifiants que les tiens. Et, je réalise que ce qu’il y a de pire que le silence et les mots perdus, c’est de parler seule.

auteur | author :: isabelle

Isabelle Detoudom, d’origine laotienne et chinoise, s’intéresse aux traces de souvenirs imprégnés dans des paysages, des saveurs et des odeurs qui, à la manière des « flash-back », font vibrer en elle une nostalgie aux contours imprécis. // Isabelle Detoudom is of both Laotian and Chinese origins. She’s interested in the traces of memory left by landscapes, tastes and odours, which awake in her some vague nostalgia, just as flashbacks do.